Edito du 10 avril 2019

Guy Béart dirait que le monde bancaire vit une période de grand chambardement. Le chamboule-tout qui bouleverse les équilibres passés peut être illustré par la réponse à une simple question. Quelle est l’entreprise la mieux valorisée aujourd’hui entre la Société Générale et WorldPay ?

Même s’il est aujourd’hui un peu fatigué, le groupe Français reste l’un des piliers de l’industrie bancaire européenne derrière le duo BNP Paribas & Banco Santander. Il devrait réaliser 25 milliards de chiffre d’affaires en 2019 dans les métiers de la banque de détail de la banque d’affaires, de l’assurance et de la gestion d’actifs pour 3,5 milliards de résultat net.

Moins connue, la société WorldPay a été créée en 1989 pour traiter les paiements de la banque écossaise Natwest. Elle a connu des fortunes diverses mais est toujours restée spécialisée dans son métier d’origine considéré à l’époque comme peu glamour. Elle a été introduite en Bourse en 2015. Elle devrait réaliser un chiffre d’affaires de 4,3 milliards de dollars en 2019 pour un résultat net de 545 millions.

La réponse à la question parait aller de sens. La Société Générale doit être beaucoup mieux valorisée que Worldpay. Pourtant, les investisseurs sur les marchés financiers ne sont pas d’accord. La capitalisation boursière de WorldPay s’élève à 35 milliards de dollars contre 21 milliards d’euros pour la Société Générale. La valorisation de WorldPay n’est pas théorique. Le mois dernier, la société a été rachetée par FIS, un des leaders mondiaux de la fourniture de technologies de l’information au secteur bancaire, pour 43 milliards de dollars. C’est la transaction la plus chère jamais intervenue dans le secteur de l’industrie des paiements.

Pourquoi investir autant d’argent dans une industrie apparemment aussi banale ? Le système de paiements est rôdé depuis des décennies. Quand vous utilisez votre carte bancaire chez un commerçant, la banque du commerçant se rapproche de l’émetteur de votre carte pour s’assurer que le compte est réel et bien approvisionné. Le délai de latence s’élève à quelques millisecondes. Si la réponse est positive, la transaction est confirmée.

Le « dessous du capot » est toutefois plus complexe. La banque du commerçant réclame généralement d’être rémunérée après la fermeture de fin de journée. Les opérations de transfert sont réalisées par des réseaux de paiement internationaux spécialisés tels que Visa ou Mastercard. Ils connectent la banque du vendeur et la banque du commerçant. Ce dernier encaisse l’argent au bout de quelques jours.

Les réseaux de paiement gèrent également la « tuyauterie » du système. Ils assurent notamment l’acheteur en cas d’impossibilité de mener à son terme la prestation (par exemple, si vous achetez un billet d’avion d’une compagnie qui fait faillite).

Tout allait très bien pour les réseaux de paiement et les banques qui amassaient des profits plantureux. Les commerçants étaient moins satisfaits des commissions qui leur étaient facturées. Mais ils n’avaient pas le choix.

C’était avant l’arrivée d’internet et le développement de l’e-commerce. De nouvelles méthodes de paiement sont apparues. Elles évoluent en permanence. De même, les sites internet et les applications sur mobiles mettent à jour quotidiennement leurs logiciels. Les banques ne peuvent plus suivre le mouvement. Pour pallier le problème, des sociétés ont créé des portails mettant en relation les banquiers et les e-commerçants.  D’autres, Shopify par exemple, proposent des vitrines digitales qui permettent aux commerçants de créer un site internet efficient connecté aux portails susvisés.

Les principaux gagnants de cette première bataille ? Ce sont les sociétés spécialisées dans le traitement des paiements pour le compte des commerçants. Citons notamment, outre Paypal et WorldPay, Adyen (20 milliards d’euros de capitalisation boursière), Wirecard (13 milliards), de nombreuses sociétés américaines et moult start-ups espérant trouver leur place dans ce nouveau paysage.

Les banques ne sont pas les seules à avoir perdu des parts de marché. Certains opérateurs de paiement traditionnels, dont notre Ingenico, n’ont pas su gérer la nouvelle dynamique du marché.

Le gâteau devrait continuer à progresser. BCG l’estime à 2.400 milliards de dollars en 2027, soit un doublement par rapport à 2017.

Le grand chamboule tout technologique est loin d’être arrivé à son terme. La possibilité de payer grâce à son mobile attire d’autres convoitises. Les GAFA sont à l’affût. Le plus avancé est Apple qui a mis en place depuis plusieurs années son propre système de paiement, Apple Pay, qui s’interpose entre l’acheteur et sa banque. Cette dernière risque de perdre la relation client. Elle ne pourra plus suivre ses comportements d’achat. Il est vrai qu’elle n’en tirait pas jusqu’à présent un grand avantage commercial. Nul doute qu’Apple imaginera de nombreux moyens pour monétiser ces nouvelles données.

Le loup est déjà entré dans la bergerie. Apple a passé des accords avec quelques banques françaises (le groupe BPCE ayant été le précurseur) qui souhaitaient offrir à leurs clients la possibilité de payer avec leur iphone.

Si le paiement sur mobile tarde à décoller dans les vieux pays européens, il a connu un succès spectaculaire en Chine, en Corée du Sud et dans les pays scandinaves. La Chine est passé directement d’une économie de cash à un système de paiements dominé par les géants de l’internet (We Chat et Alipay).

Le réseau bancaire français est a priori mieux placé que ses concurrents européens pour résister au changement. Il a su s’allier lors des prémices de la diffusion de la carte bancaire en créant un GIE qui lui a permis de capter une partie de la création de valeur au détriment des réseaux internationaux et des commerçants.

Sur le même modèle, les banques ont créé un nouveau système de paiement, Paylib, pour faire face aux multiples menaces concurrentielles. Lors de sa création, il offrait à leurs clients la possibilité de réaliser des paiements sur Internet sans avoir à entrer systématiquement leur numéro de carte bancaire. Il a ensuite été élargi en 2017 aux paiements en magasins. Mais Paylib peine à s’imposer. Il revendique seulement 1,8 million d’utilisateurs aujourd’hui pour toutes ses fonctionnalités. Pour le relancer, les banques misent sur le paiement instantané entre particuliers. Elles viennent de lancer un nouveau service gratuit pour leurs clients. Le succès est loin d’être garanti.

Que retenir de ce monde en perpétuel mouvement ? Le système bancaire a longtemps considéré que sa position de « tiers de confiance » le préserverait d’une ubérisation de ses métiers. Il n’en est rien. Les attaques qu’il a subies sur les paiements ne constituent que l’une des nombreuses batailles qu’il va devoir mener. Alibaba a taillé des croupières aux banques chinoises nationales sur les placements financiers. Revolut ou N26 séduisent les Millenials à la recherche d’un compte bancaire simple et fonctionnel. Les plates-formes de crowdfunding se professionnalisent. La menace vient de partout. Le système bancaire n’en sortira pas indemne.