Edito du 24 avril 2019

Les mouvements populistes qui ont occupé le pouvoir dans les années 1920 en Europe et, plus sporadiquement dans la seconde moitié du XXème siècle, en Amérique Latine, n’ont pas marqué l’Histoire par leur compétence économique. Ils sont de retour dans l’actualité incarnés par les Trump aux Etats Unis, Erdogan en Turquie, Salvini en Italie, Modi en Inde, Kaczinski en Pologne ou Orban en Hongrie. Nonobstant leur haine de l’étranger, ils affichent tous au plan économique, à des degrés divers, une volonté de renforcer le protectionnisme et un volontarisme plus affirmé dans la politique industrielle.

Ils se sont trouvé aujourd’hui un nouvel ennemi qu’ils jettent allègrement en pâture à la vindicte populaire : les banques centrales. Erdogan et Modi ont remplacé les gouverneurs en place par des proches, Trump menace de « virer » Jeremy Powell, qu’il vient de nommer (même s’il n’en a constitutionnellement pas le droit) et a désigné pour le seconder deux hommes politiques ne possédant aucune expérience en matière de politique monétaire. Les populistes italiens veulent se débarrasser des technocrates à la tête de leur institution. Au Royaume Uni, les Brexiters, accusent le gouverneur de vouloir contrecarrer la volonté du peuple britannique de sortir de l’Union Européenne.  

Il ne s’agit finalement que d’un nouvel épisode qui oppose depuis toujours les représentants des banques centrales, garants de l’orthodoxie monétaire, et les politiciens, à la recherche du surcroît de croissance qui leur permettra d’être réélu aux prochaines élections. Arthur Burns contre Richard Nixon, Jean Claude Trichet contre Jean Pierre Chevènement.

Depuis la fin des années 1970, un mouvement global a conduit au transfert de la souveraineté monétaire des autorités élues vers les banques centrales. Pourquoi les hommes politiques se sont-ils dessaisis d’un instrument de pouvoir aussi puissants ?

Les Millenials ne peuvent s’en souvenir aujourd’hui mais la fin des Trente Glorieuses a été caractérisée par un épisode inédit de stagflation. La croissance économique était atone alors que le taux d’inflation augmentait année après année. Ce n’était pas normal : en cas de baisse de l’activité économique, les prix devraient baisser. L’inflation a été initiée par la hausse brutale des prix du pétrole en 1973 et 19878 mais elle s’est incrustée dans l’économie par le phénomène des anticipations.

Les hommes politiques prônaient la modération salariale en promettant une politique monétaire restrictive. Ils faisaient ensuite le contraire de ce qu’ils avaient annoncé, lâchant les cordons de la bourse monétaire pour dynamiser l’activité. Les prix montaient. Les salariés qui s’étaient fait gruger subissaient une baisse de leur pouvoir d’achat. Le discours des hommes politiques s’est « démonétisé ». Les salariés ont exigé préventivement une hausse de leurs revenus en prévision de l’augmentation des prix à venir. Le monde était entré dans un cercle vicieux inflationniste.

Pour briser ce cercle vicieux, les économistes ont conseillé de confier la politique monétaire aux banques centrales en assignant à ces dernières un objectif clair de maîtrise du taux d’inflation. Cela n’allait pas de soi. Les autorités monétaires ne sont pas élues. De quel droit pourraient-elles avoir la maîtrise de l’un des instruments les plus efficaces de la politique économique ? Pour justifier ce transfert, les économistes avançaient que la maîtrise des prix était un objectif naturel, largement partagé, et que les autorités monétaires n’étaient que des « techniciens » qui se bornaient à garder le cap monétaire stratégique au moyen de mesures tactiques.

Le premier pays à mettre en pratique cette nouvelle politique a été les Etats Unis. La réussite y a été spectaculaire en matière de lutte contre l’inflation. Le gouverneur de la Banque Centrale, Paul Volcker, en conflit avec Ronald Reagan, a appliqué une purge massive de hausse des taux d’intérêt. Les salariés ont intégré cette nouvelle politique. Les anticipations ont été cassées. L’inflation a été vaincue en quelques années.

Les autres grandes économies mondiales ont suivi le chemin tracé par les Etats Unis. Les banques centrales sont devenues indépendantes, notamment celle de l’Union Européenne.

L’inflation est aujourd’hui presque partout un lointain souvenir. Mais les banques centrales sont plus puissantes que jamais. La croissance reste molle mais globalement positive. Tout devrait aller pour le mieux pour nos grands argentiers.

Il n’est toutefois pas surprenant que les banques centrales soient attaquées. Car le monde a changé depuis Richard Nixon. La crise financière de 2008 a constitué une rupture. La mission restait bien de maîtriser les prix mais, en pratique, les autorités monétaires se sont assignées comme objectif (souvent en accord avec les gouvernants) de secourir les économies mondiales en mettant en place des mesures novatrices : taux d’intérêt négatifs, achat massif d’obligations sur les marchés, … L’exécution a été loin d’être parfaite. Par exemple, la BCE, jusqu’à l’arrivée de Mario Draghi, a mené une politique monétaire trop restrictive qui a contribué à pérenniser la récession, notamment dans les pays périphériques.

De nouvelles attributions ont par ailleurs été confiées aux banques centrales pour surveiller et réglementer le système financier.

L’indépendance des autorités monétaires est en danger. Les hommes politiques veulent reprendre la main. Ils en ont les moyens car l’indépendance des banques centrales est somme toute théorique. Elle repose sur le postulat que les politiciens nomment les meilleurs techniciens pour la diriger. Les comportements de Donald Trump ou d’Erdogan mettent en évidence combien ce postulat est fragile. Le remplacement de Mario Draghi à l’automne prochain opposera les tenants de l’orthodoxie monétaire (les pays du Nord) à ceux qui souhaitent le maintien d’une politique monétaire non conventionnelle (ceux du Sud et la France). Le choix sera éminemment politique.

La politique monétaire serait-elle trop importante pour la laisser à nos gouvernants ?

Il est vrai qu’il y a de quoi être inquiet. Les premières mesures prises par les banques centrales indiennes ou turques montrent qu’elles sont inféodées au pouvoir politique. La conséquence sera plus d’inflation, plus de dévaluation et une croissance plus faible sur le long terme.

Mais la dernière décennie met en exergue l’ampleur du rôle de la politique monétaire qui s’étend bien au-delà de la simple maîtrise du taux d’inflation. La politique budgétaire ne suffit plus à orienter la conjoncture. Il n’est pas anormal que, dans ce nouveau contexte, les autorités monétaires rendent des comptes à ceux qui les ont nommées et, in fine, aux électeurs. Il est probable que, s’ils arrivent à prendre le pouvoir des banques centrales, les Salvini, Trump et autres Modi commettront d’énormes erreurs. Mais ils finiront par être sanctionnés par leurs électeurs.