Edito du 21 mars 2018

Depuis quelques semaines, les marchés financiers ont subi ce que les anglo-saxons appellent un « double whammy ». Le premier choc a été constitué par la crainte d’une résurgence de l’inflation à la suite de l’accélération de la croissance mondiale, crainte étayée par l’apparition de tensions salariales aux Etats Unis. Le deuxième « coup de massue » a été constitué par la décision de Donald Trump d’instaurer des droits de douane de respectivement 25 et 10 % sur les importations américaines d’acier et d’aluminium. Les marchés ont dévissé à l’annonce de cette décision et sont nerveux depuis.

Pourquoi une telle inquiétude ? Donald Trump n’est pas le premier président des Etats Unis à appliquer des taxes douanières. La plupart de ses prédécesseurs y ont eu recours. L’acier et l’aluminium ne représentent que 2 % des 8.400 milliards de dollars des biens importés, soit 0,2 % du PIB. Surcroît, les importations provenant du Mexique et du Canada, deux des principaux fournisseurs américains, ont, pour l’instant, été épargnées. Pas de quoi bouleverser les échanges mondiaux en apparence !

La première inquiétude des investisseurs provient du fait que la procédure utilisée par Donald Trump est nouvelle et de mauvais augure pour l’avenir. Les échanges mondiaux sont régis par des règles définies par une organisation réunissant la plupart des grandes nations, l’OMC. Un pays peut juridiquement appliquer des mesures de rétorsion s’il subit une hausse de ses importations sur une catégorie de produits en raison de subventions ou de dumping. Le pays exportateur peut porter le conflit devant le tribunal de l’OMC qui décide in fine du bien-fondé des taxes. C’est ce qu’avait fait par exemple George W. Bush en 2002.

Donald Trump n’a pas suivi ces règles. Il a eu recours à une loi datant de 1962, jamais appliquée depuis, qui permet au président des Etats Unis d’instaurer des droits de douane en cas de menace à la sécurité nationale.  Dans le cas présent, cette menace n’est que pure fantaisie. Les importations d’acier et d’’aluminium ne mettent pas en péril la sécurité américaine. Elles proviennent pour une grande partie d’Etats alliés. Les droits de douane appliqués à l’aluminium, pour lequel la Chine et la Russie ont une part de marché plus significative, sont moins taxés que l’acier où ils restent marginaux. Enfin, la taxation ne protège pas spécifiquement les aciers « sensibles », utilisés notamment par l’industrie militaire.

Donald Trump a eu recours à cette loi pour piéger ses alliés.  S’ils ripostent, prennent des mesures de rétorsion et portent l’affaire devant l’OMC, les Etats Unis auront beau jeu de dénier à une organisation internationale le pouvoir de juger de ses intérêts stratégiques. Cela constituerait une bonne excuse pour se retirer de cette organisation et entrer dans une nouvelle ère où la loi du plus fort serait la meilleure. S’ils ne font rien, ils donneront raison à Donald Trump qui estime que les « guerres commerciales sont les plus faciles à gagner ». Il sera ainsi encouragé à recommencer quand bon lui semblera.

La position de Donald Trump repose sur un constat et une conviction.

Le constat tout d’abord.

Depuis l’entrée de la Chine dans l’OMC en 2002, les échanges sont biaisés.  La Chine ne joue pas avec les mêmes règles que les autres pays. Elle maîtrise une part importante de son économie au travers de grandes entreprises nationales qu’elle dirige et subventionne largement. Elle supprime la concurrence sur les industries qu’elle estime stratégiques. Google est ainsi absent du marché chinois.

Par ailleurs, en l’absence de nouveau traité international depuis plus de trente ans, certaines industries, le digital notamment, sont insuffisamment encadrées. Les Etats Unis en sont la première victime.

Ce constat a un fond de vérité. Mais les mesures prises par Donald Trump ne feront que l’aggraver.

La conviction de Donald Trump est que le commerce est un jeu à somme nulle. Un pays déficitaire est un pays perdant. Cela ne semble toutefois pas être le cas des Etats Unis. La balance commerciale est systématiquement déficitaire depuis des décennies. Les importations lui permettent de dynamiser la consommation sur son marché intérieur. Les investisseurs sont avides d’obligations américaines pour financer à bon compte le déficit commercial. C’est l’une des raisons pour laquelle les Etats Unis restent la première puissance mondiale. Les droits de douane sur l’acier et l’aluminium vont pénaliser les industries consommatrices de ces produits de base qui seront moins compétitives et perdront des parts de marché. Et leur importance est sans commune mesure dans le PIB des Etats Unis avec la métallurgie.

Il est de bon ton aujourd’hui dans certains cercles « avisés » de contester les bienfaits du commerce international. Un éditorialiste des Echos vient d’écrire que la théorie ricardienne, qui justifiait la spécialisation d’un pays sur les produits où il est le plus fort, serait mise à mal par les afflux d’importation chinoises qui détruiraient des pans entiers de l’économie. C’est oublier que l’économie mondiale n’a jamais été aussi riche, portée par les échanges internationaux. La pauvreté recule (presque) partout. Il est indéniable que le dynamisme de quelques pays affecte certaines catégories de populations. La réponse à ce problème ne réside pas dans l’arrêt des échanges mais dans l’assistance à ces populations qui peut prendre une forme financière, une meilleure éducation et une meilleure formation.

Les marchés financiers ne se posent pas ce type de questions existentielles. Pour eux, moins de commerce, c’est moins de croissance et donc moins de profits.

Les économistes estiment qu’en cas d’accélération de la guerre commerciale, le taux de croissance pourrait être réduit de 0,5 à 1 % par an. Si tel était le cas, les conséquences sur les valorisations des actions seraient importantes.  Le « Smoot-Hawley Act », voté par le Congrès américain en 1930, par lequel les droits de douane ont été augmentés copntre l’avis de plus de 1.000 économistes, est analysé a  posteriori comme un facteur aggravant de la Grande Dépression des années 1930. La Bourse américaine avait perdu 10 % le mois où cette loi a été votée.

La morale de cette histoire pourrait être « qui aime bien châtie bien ! ». Les marchés financiers se sont envolés à la suite de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats Unis. Ils sont aujourd’hui contraints d’intégrer le fait que la plus grande menace pour la prospérité mondiale réside dans un être puéril, vantard et économiquement inculte.