Faut-il s’inquiéter de la croissance américaine ?

Mauvaise nouvelle : les chiffres de l’emploi aux Etats Unis  annoncés vendredi dernier ont été décevants. Les marchés financiers ont subi une correction. La Banque Centrale américaine, qui avait envisagé de remonter ses taux d’intérêt au mois de Juin, hésite désormais. Pourquoi cette inquiétude alors que le moteur économique américain fonctionne encore correctement ?

La période actuelle est singulière. Au contraire de l’Europe, l’économie américaine connait une croissance continue depuis 2009. A trois moments seulement dans l’Histoire économique américaine, cette durée de sept ans a été dépassée. Le record est détenu par l’expansion des années 1990 : dix ans de croissance continue. Il est presque normal qu’à chaque nouvel indicateur négatif, les investisseurs, se remémorant cette barrière des dix ans, prennent peur et anticipent l’arrivée d’une nouvelle récession.

 

La science économique a beaucoup théorisé sur l’existence de cycles économiques, certains courts (trois à quatre ans) d’autres plus longs (« cycles de Kondratieff »). Le Président de la République française se référait à cette théorie des cycles lorsqu’il affichait un optimisme imperturbable au début de son septennat.

La récession est parfois causée par des évènements imprévisibles (double choc pétrolier des années 1970 par exemple) ou par un durcissement de la politique monétaire suite notamment à des pressions inflationnistes. Une phase d’expansion suit naturellement : les opportunités d’investissement augmentent en même temps que la baisse des prix et du coût du travail.

Cette théorie est toutefois loin d’être corroborée par les faits. De nombreuses économies ont connu des périodes d’expansion beaucoup plus longues que le record américain : les Pays Bas (28 ans de croissance achevée en 2008), l’Australie (en croissance depuis 1991 !). Il semble bien également qu’aujourd’hui les périodes d’expansion durent plus longtemps.

Deux facteurs expliquent cette résistance. Tout d’abord, l’économie n’est pas homogène. Certains secteurs peuvent aller plus vite en début de période d’expansion, attirant les investissements en capital, le relais étant ensuite pris par d’autres secteurs. Par ailleurs, et surtout, les politiques monétaire et budgétaire se sont ajustées pour permettre un allongement des périodes d’expansion. Les « stabilisateurs automatiques » (prestations sociales) limitent l’impact d’un ralentissement de l’activité. Les banques centrales ont appris à ne pas durcir trop rapidement leur politique monétaire depuis que Paul Volcker à la fin des années 80 avait volontairement augmenté brutalement les taux pour tuer l’inflation.

Mais peut-être sommes-nous arrivés au bout de ce système.

Au plan économique, l’un des indicateurs les plus inquiétants, même si le phénomène reste relativement inexpliqué, est le ralentissement tendanciel de la productivité. L’économie dispose de moins en moins de munitions pour alimenter la croissance. Par ailleurs, le taux d’investissement reste modéré, ainsi que le montre les opérations de rachats massifs d’actions en Bourse. Tout ceci n’est pas bon pour la croissance.

Au plan monétaire, les banques centrales mondiales sont allées au bout de ce qu’elles pouvaient faire. Après trente ans de baisse des taux, elles ont adopté des méthodes « non conventionnelles » d’assouplissement monétaire. Comme le montre la situation américaine, elles rencontrent beaucoup de difficultés pour sortir de cette situation.

Il n’est donc pas exclu que les marchés financiers aient raison d’être inquiets et que les Etats Unis puissent connaître dans les prochains mois une récession économique. L’économie européenne, qui peine à sortir de la crise financière de 2008, en serait inévitablement affectée.